- Pays-Bas et Bruxelles alignent une ligne plus ferme sur la dépendance technologique, avec un accent sur la sécurité, l’éducation et la commande publique.
- Le nouveau gouvernement néerlandais veut pousser une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans au niveau européen et réduire le temps d’écran à l’école.
- ASML prône un réalisme en matière de souveraineté: bâtir l’indépendance sans casser la collaboration internationale qui nourrit l’innovation.
- Le cloud reste dominé par des acteurs d’Amérique. Des clauses de réversibilité, des clouds de confiance et des data spaces se généralisent.
- La sécurité numérique guide les choix: chiffrement par défaut, segmentation des données sensibles et plans de continuité critiques.
- L’économie numérique locale s’organise: achats publics plus ouverts, choix d’interfaces standard, soutien aux PME deeptech.
- Objectif 2026: réduire les vulnérabilités sans freiner l’industrie tech néerlandaise, moteur des exportations européennes.
À La Haye, le dossier s’est imposé au sommet de l’agenda. Le pays veut rebattre les cartes d’un modèle où l’essentiel des briques logicielles, du cloud et d’une large partie des plateformes vient d’Amérique. Le diagnostic est partagé: la dépendance technologique peut fragiliser la sécurité numérique, l’autonomie de décision et la compétitivité. Pourtant, l’écosystème vit aussi de cette interconnexion. Les Pays-Bas hébergent des data centers majeurs, des centres R&D mondiaux et un champion absolu de la lithographie. Le défi n’est donc pas de couper les ponts. Il consiste à réduire les angles morts, à créer des alternatives crédibles et à clarifier la gouvernance des données.
Le nouveau cap se lit à trois niveaux. D’abord, un cadre éducatif et sanitaire plus strict autour des usages, avec un projet d’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans porté au niveau de l’UE. Ensuite, une politique d’achats plus exigeante qui impose interopérabilité, chiffrement et réversibilité. Enfin, un réalisme industriel: l’industrie tech néerlandaise défend une collaboration internationale sélective, tout en renforçant les maillons locaux. Entre innovation ouverte et indépendance stratégique, l’arbitrage se veut pragmatique. Il engage l’économie numérique nationale, mais aussi le chantier européen de la souveraineté des infrastructures.
Les Pays-Bas face à la dépendance technologique américaine: cap stratégique et garde-fous
L’axe politique s’éclaire par des signaux concrets. La coalition minoritaire défend une interdiction européenne des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, un encadrement plus strict du smartphone à l’école, et des limites au temps d’écran. Cette ligne touche d’abord la santé publique et la réussite scolaire. Mais elle vise aussi la capacité des institutions à adapter la technologie aux besoins collectifs, et non l’inverse.
Sur le terrain, les administrations testent déjà des chartes d’usage. Des lycées de Rotterdam ont retiré les téléphones en classe, puis mesuré un gain d’attention et moins d’incidents. Cette expérience s’étend à d’autres communes. Le gouvernement veut l’inscrire dans un cadre national, puis proposer un socle européen pour harmoniser. Ainsi, l’initiative évite un patchwork inefficace.
Au-delà des usages, l’angle économique s’affirme. Bruxelles rappelle que l’Europe dépend de pays tiers pour plus de 80% de ses produits et services numériques. La commissaire Henna Virkkunen a alerté: une dépendance peut être “weaponized” contre l’Union. Les Pays-Bas traduisent ce signal en procédures d’achat: exigences de réversibilité cloud, audit des flux de données, chiffrement systématique et contrôle des dépendances critiques.
Le réalisme des industriels compte tout autant. Le patron d’ASML a appelé à “être réalistes” sur la souveraineté. L’écosystème des puces vit d’une chaîne mondiale. Les machines de lithographie dépendent de centaines de fournisseurs, américains, asiatiques et européens. Vouloir l’autarcie couperait l’oxygène de l’innovation. L’enjeu devient donc la réduction des vulnérabilités ciblées, pas la fermeture.
Cette posture hybride s’observe chez DeltaSoft Rotterdam, éditeur fictif mais représentatif. L’équipe bascule d’un mono-cloud américain à une architecture multi-cloud. Elle conserve les services avancés pour l’IA générative, tout en isolant les données sensibles chez un fournisseur européen certifié. Les coûts s’ajustent, mais les risques légaux baissent, et les délais de sortie de fournisseur se contractent.
Pour crédibiliser l’effort, la commande publique doit trancher. Les prochains appels d’offres introduisent des critères de pondération forts: interopérabilité, portabilité des données, conformité aux lois européennes, localisation ajustable et cycles de vie prévisibles. Ces critères attirent des PME innovantes. Ils incitent aussi les géants d’Amérique à proposer des configurations dédiées au marché européen.
Au final, la trajectoire néerlandaise ne renie pas l’ouverture. Elle la recadre avec des garde-fous. Ce cadre resserre les risques sans priver l’économie numérique de ses moteurs. La prochaine étape porte sur le cloud et l’IA, où la dépendance se mesure et se traite.
Cloud, données et IA: réduire le risque sans casser l’innovation
Dépendance aux plateformes américaines et exposition juridique
Le cloud illustre la concentration. Le trio AWS, Microsoft Azure et Google Cloud capte l’essentiel du marché européen. Les Pays-Bas n’échappent pas à cette réalité. Par conséquent, le risque d’extraterritorialité juridique pèse. Le Cloud Act peut viser des données hébergées par des groupes d’Amérique, même sur sol européen.
Les DSI néerlandais montent des architectures hybrides. Ils séparent la couche applicative des données. Ils utilisent des outils d’orchestration ouverts. Ainsi, ils évitent l’enfermement propriétaire. Le chiffrement côté client se généralise, avec des coffres de clés européens pour les secteurs sensibles.
| Segment | Part US estimée | Alternatives EU | Risque juridique | Mesure d’atténuation |
|---|---|---|---|---|
| IaaS/PaaS cloud | 70-75% | OVHcloud, Scaleway, Deutsche Telekom | Extraterritorialité potentielle | Multi-cloud, réversibilité, chiffrement côté client |
| SaaS productivité | 80%+ | OnlyOffice, Nextcloud, Open-Xchange | Portabilité limitée | Contrats de sortie, formats ouverts |
| IA générative | 75%+ | Mistral, Aleph Alpha | Fuite de prompts/données | Isolation des prompts, logs privés |
| Hébergement santé-public | 60%+ | Clouds de confiance nationaux | Conformité stricte | Localisation data, audit régulier |
La feuille de route néerlandaise prévoit trois leviers. D’abord, l’exigence de réversibilité contractuelle mesurable en jours, pas en mois. Ensuite, la localisation ajustable des données, avec des enclaves souveraines pour les jeux critiques. Enfin, la montée en puissance des “data spaces” sectoriels, afin de partager sans divulguer.
IA responsable et continuité des activités
Les programmes IA cherchent la performance, mais ils doivent intégrer des règles claires. Les modèles s’entraînent sur des données étiquetées, avec une traçabilité stricte. Les audits éthiques sont programmés dès le prototype. Cette approche évite les biais cachés et protège les personnes.
La continuité d’activité se renforce. Chaque ministère définit une architecture de secours. Les sauvegardes restent chiffrées et hors ligne. Les plans de reprise s’exercent tous les trimestres. Les fournisseurs s’engagent sur des taux de disponibilité réalistes, avec pénalités en cas d’écart.
Le secteur privé suit ce chemin. DeltaSoft Rotterdam pivote vers un socle Kubernetes multicloud. L’équipe conserve des services managés utiles, mais elle réduit l’attachement à un seul catalogue. Les développeurs gagnent en flexibilité. Les acheteurs gagnent en pouvoir de négociation.
Cette discipline ne gèle pas l’innovation. Elle crée un espace d’expérimentation contrôlé. Les équipes testent des technologies émergentes sans mettre en jeu les données sensibles. Le pays garde le rythme, tout en consolidant ses défenses numériques.
Puces, lithographie et chaînes critiques: le réalisme néerlandais au-delà de l’ASML-bashing
ASML, pivot mondial et dépendances croisées
Dans les semi-conducteurs, les Pays-Bas occupent une place unique. ASML fournit la lithographie la plus avancée au monde. La chaîne amont et aval reste globale. Les modules, les lasers, la métrologie et les logiciels viennent d’Europe, d’Amérique et d’Asie. L’industrie tech néerlandaise sait que l’efficience vient de cette complexité maîtrisée.
Le dirigeant d’ASML a appelé à la prudence sur la souveraineté. Cette ligne ne contredit pas l’indépendance recherchée. Elle rappelle que la robustesse exige des redondances, pas des murs. Les restrictions à l’export vers la Chine s’inscrivent dans ce cadre. Elles doivent rester ciblées et prévisibles.
La politique industrielle néerlandaise s’appuie sur des consortiums. Les universités, les laboratoires et les PME ajoutent des briques. La priorité va aux composants critiques: optiques de précision, photoniques, logiciels de contrôle et robotique. Des programmes de formation renforcent les compétences rares. Les filières recrutent dès le secondaire technique.
Mesures concrètes pour la résilience des chaînes
Le gouvernement pousse une approche outillée. Les entreprises cartographient les dépendances tierces au composant. Elles estiment le délai de remplacement. Elles identifient un plan B viable. Cette méthode réduit l’effet domino lors d’un choc d’approvisionnement.
- Dédoublement des fournisseurs sur 20% des composants sensibles.
- Stocks tampons modulés par l’exposition géopolitique.
- Contrats d’urgence avec logistique prioritaire et clauses de test.
- Co-ingénierie avec les universités pour lever les goulets techniques.
- Assurance cyber conditionnée à des drills réguliers de réponse à incident.
Les PME, souvent fragiles, reçoivent un soutien ciblé. Un fonds de conversion aide à passer des prototypes à la série. Les banques publiques partagent le risque avec des prêts subordonnés. Les régions mettent en place des ateliers communs d’usinage et de test. Ainsi, la montée en gamme reste possible sans diluer la compétitivité.
La diplomatie économique complète l’arsenal. Les Pays-Bas plaident à Bruxelles pour une coordination fine des contrôles à l’export. L’objectif est clair: préserver l’écosystème, tout en limitant la prolifération de technologies sensibles. Les partenaires d’Amérique restent centraux. Mais la clarté des règles protège aussi l’innovation locale.
Le réalisme sert de boussole. Il évite les promesses intenables et les crispations stériles. Il guide des choix mesurables, à l’échelle des chaînes industrielles réelles. C’est le cœur de la position néerlandaise sur les puces.
Éducation numérique, régulation et commande publique: aligner les incitations pour accélérer
Moins d’addiction, plus de compétences utiles
Le volet éducatif n’est pas anecdotique. La coalition veut un cadre européen pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Les écoles durcissent déjà le smartphone en classe. Les résultats montrent une amélioration de la concentration. Ils révèlent aussi un climat scolaire plus serein. Les familles demandent des repères clairs.
Le pays mise sur la littératie numérique. Les élèves explorent le code, les données et l’IA responsable. Ils apprennent à vérifier une source et à paramétrer la confidentialité. Des cours abordent la santé mentale liée aux usages numériques. Ces pratiques ciblent la prévention, pas la culpabilisation.
Des achats publics qui tirent le marché vers l’ouverts
La commande publique peut changer la donne. Les cahiers des charges imposent l’interopérabilité par défaut. Les interfaces doivent suivre des standards publiés. La portabilité des données devient un critère éliminatoire. Ces choix ouvrent la porte aux solutions européennes et aux architectures mixtes.
Les contrats prévoient des tests de sortie. Les administrations simulent une migration tous les 18 mois. Les fournisseurs s’y engagent. Cette pratique documente les coûts réels. Elle réduit l’asymétrie d’information. Les acheteurs négocient mieux.
Dans la santé, des clouds de confiance prennent le relais. Les hôpitaux utilisent des environnements dédiés, isolés et audités. Les flux critiques se segmentent. Les journaux d’accès sont scellés et relus par des tiers. La sécurité numérique progresse, sans geler l’innovation clinique.
Cadres européens et écosystème local
Les textes européens sur les services numériques, l’IA et la résilience NIS2 structurent le terrain. Les Pays-Bas les transposent avec un zèle mesuré. Les entreprises obtiennent des guides pratiques, pas des injonctions floues. Des bacs à sable réglementaires aident les start-up à tester en conditions réelles. Les retours servent à ajuster la régulation.
Dans le même temps, les régions financent des hubs. Rotterdam et Eindhoven accueillent des fablabs, des data spaces sectoriels et des passerelles université-industrie. Les collectivités exigent des API publiques stables. Les développeurs intègrent rapidement. Les services aux citoyens gagnent en qualité.
L’alignement des incitations reste la clef. L’éducation, la régulation et l’achat public tirent dans le même sens. La bascule devient alors collective, pas ponctuelle. Le signal au marché se lit sans ambiguïté.
Alliances, sécurité et capitaux: coopérer sans naïveté avec l’Amérique et l’Asie
Coopérer avec des garde-fous clairs
La collaboration internationale reste vitale. Les partenariats transatlantiques accélèrent les échanges de compétences. Les normes de cybersécurité se rapprochent. Les exercices conjoints entre agences réduisent les temps de réponse. Les Pays-Bas plaident pour des clauses de réciprocité. Elles incluent la protection des données européennes et la transparence sur les chaînes.
Pour les projets sensibles, des enclaves techniques s’imposent. Les clouds de confiance cloisonnent les données stratégiques. Les sociétés américaines peuvent participer. Toutefois, elles opèrent via des entités de droit européen, avec un contrôle local des clés. Cette approche combine ouverture et maîtrise.
Capitaux, filtrage et montée en gamme
Les capitaux mondiaux restent bienvenus. Les fonds américains ou asiatiques investissent dans la deeptech néerlandaise. Le filtrage de sécurité s’applique aux technologies critiques. Les passages de contrôle se veulent rapides et lisibles. Les porteurs de projets savent à quoi s’attendre. L’attractivité ne se dégrade pas.
Pour garder la valeur sur le territoire, les incitations fiscales ciblent la R&D et l’industrialisation. Les programmes d’achats innovants offrent des premiers marchés. Les banques publiques co-investissent avec le privé. Les sociétés consolident leur bilan. Elles passent plus vite du labo à l’usine.
Les indicateurs de suivi sont publiés régulièrement. Ils couvrent la part d’achats réversibles, la localisation des données, le temps moyen de migration et la part des clouds de confiance. Ces métriques guident l’action publique et privée. Elles évitent le pilotage au feeling.
- Part des contrats cloud avec réversibilité testée par an.
- Données critiques en enclave par secteur.
- Temps de bascule entre fournisseurs en jours.
- Taux d’audit de sécurité passé sans réserve majeure.
- Part d’export de la filière deeptech néerlandaise.
Au plan culturel, l’Europe promeut une voie singulière. Elle valorise la régulation intelligente. Elle soutient la concurrence loyale et la portabilité. Les Pays-Bas servent de laboratoire. Le pays teste des politiques mesurables. Les partenaires adoptent ensuite ce qui fonctionne.
Le cap devient lisible: diversifier, sécuriser et rester attractif. Cette triade évite les réflexes défensifs stériles. Elle ancre une souveraineté ouverte, utile à l’économie numérique européenne.
On en dit quoi ?
La stratégie néerlandaise refuse le faux choix entre ouverture et autarcie. Elle mise sur des garde-fous mesurables, une éducation lucide, et des achats publics qui récompensent l’innovation réversible. L’indépendance grandit par la qualité d’exécution, pas par les slogans. Si les indicateurs de réversibilité, de sécurité numérique et d’investissement deeptech progressent, le pays réduira sa dépendance technologique à l’Amérique sans perdre le tempo mondial.
Pourquoi les Pays-Bas ciblent-ils d’abord le cloud et l’éducation ?
Ces deux leviers combinent réduction du risque et gains rapides. Le cloud concentre les dépendances critiques, tandis que l’école influe sur les usages et les compétences futures. Ensemble, ils changent la demande et donc l’offre.
Les interdictions de réseaux sociaux pour les moins de 15 ans affectent-elles l’innovation ?
Elles n’empêchent pas la recherche ni l’entrepreneuriat. Elles protègent des publics fragiles et clarifient les règles d’usage. L’innovation avance, mais dans un cadre mieux maîtrisé.
ASML peut-il soutenir une souveraineté européenne des puces seul ?
Non. ASML est un pivot, pas une filière complète. La souveraineté repose sur des chaînes entières: fournisseurs d’optiques, logiciels, robotique, et talents. La coopération internationale reste essentielle.
Comment réduire l’effet du Cloud Act sur les données sensibles ?
En combinant chiffrement côté client, coffres de clés sous droit européen, multi-cloud, et enclaves de confiance. La réversibilité contractuelle et les audits complètent l’ensemble.
Quels indicateurs suivre d’ici 2026 ?
Part de contrats avec réversibilité testée, temps de migration, taux d’audits réussis, part de données en enclaves, et croissance des exports deeptech. Ces métriques rendent la trajectoire vérifiable.
Journaliste tech passionné de 38 ans, je décrypte chaque jour l’actualité numérique et j’adore rendre la technologie accessible à tous.





